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Appels d'offres publics au Québec : près d'un sur trois n'attire qu'un seul soumissionnaire

Avancé17 min de lecture5 juin 2026
Vérifié 5 juin 2026
Skander Millequant · Fondateur d'AdjudicaNon affilié au gouvernement

L'essentiel en 30 secondes

  • Sur les appels d'offres publics lancés en mode concurrentiel au Québec entre 2021 et 2024, 31,2 % n'ont reçu qu'une seule soumission. Près d'un sur trois.
  • Le phénomène est stable depuis 2021, plus marqué pour les biens (42 %) et les services (35 %) que pour la construction (18 %).
  • L'Autorité des marchés publics et le Vérificateur général constatent eux aussi une concurrence fragile. Pour une PME, ces marchés peu disputés sont à surveiller, mais avec prudence : un seul soumissionnaire cache parfois un devis taillé pour un fournisseur déjà en place.

Analyse Adjudica, 2026-06-05, corpus SEAO 2021-2024, méthode par OCID unique.


Quand un organisme public lance un appel d'offres en bonne et due forme au Québec, il n'y a souvent qu'une seule entreprise qui dépose une soumission. Sur 83 348 appels d'offres lancés en mode concurrentiel entre 2021 et 2024, 31,2 % n'ont reçu qu'une seule soumission. Près d'un sur trois. L'avis est publié, le marché est ouvert aux soumissionnaires potentiels, et pourtant, dans près d'un cas sur trois, une seule entreprise répond.

Dans cet article, « appel d'offres concurrentiel » désigne un marché lancé selon une procédure de mise en concurrence, par opposition au gré à gré, même si une seule entreprise finit par soumissionner.

TL;DR en 30 secondes

  • 31,2 % des appels d'offres publics concurrentiels reçoivent une seule soumission (2021-2024).
  • C'est stable : 30,6 % en 2021, 32,8 % en 2022, 31,3 % en 2023, 30,2 % en 2024.
  • Par type : biens 42 %, services 35 %, construction 18 %.
  • Par donneur d'ouvrage : ministère des Transports 40 % (près de 6 900 appels d'offres), Hydro-Québec 64 %, plusieurs universités au-dessus de 50 %. Les grandes villes sont plus concurrentielles (Montréal 19 %, Québec 20 %).
  • Pour une PME, ces marchés peu disputés sont à surveiller, mais certains sont des terrains réservés à un fournisseur en place. La nuance fait toute la différence.

Pour qui cet article Pour les PME québécoises qui répondent (ou veulent répondre) à des appels d'offres publics et qui cherchent où concentrer leurs efforts. Pour les dirigeants qui veulent voir où la concurrence est réelle, et où elle ne l'est pas.

Sommaire

  1. Le constat : un soumissionnaire unique, près d'une fois sur trois
  2. Ce n'est pas le gré à gré, c'est autre chose
  3. Où la concurrence manque le plus : par type de marché
  4. Les donneurs d'ouvrage où un seul soumissionnaire est fréquent
  5. Pourquoi un seul soumissionnaire se présente
  6. Ce qu'en disent l'AMP et le Vérificateur général
  7. Ce que ça change pour votre PME
  8. Comment lire ces chiffres (méthode)

1. Le constat : un soumissionnaire unique, près d'une fois sur trois

Entre janvier 2021 et décembre 2024, les donneurs d'ouvrage publics et parapublics québécois ont mené 83 348 appels d'offres concurrentiels inscrits au SEAO avec un résultat connu. Dans 26 039 cas, soit 31,2 %, une seule entreprise a déposé une soumission.

Le chiffre ne bouge pas d'une année à l'autre : 30,6 % en 2021, 32,8 % en 2022, 31,3 % en 2023, 30,2 % en 2024. Ce n'est donc pas un accident de conjoncture. C'est un trait stable du marché public québécois.

Un taux stable, année après annéeGraphique en lignes montrant la part des appels d'offres concurrentiels à un seul soumissionnaire : 30,6 % en 2021, 32,8 % en 2022, 31,3 % en 2023, 30,2 % en 2024. Le taux reste proche de 31 % sur toute la période.Un taux stable, année après annéePart des appels d'offres concurrentiels à un seul soumissionnaire35 %20 %moyenne 31,2 %30,6 %32,8 %31,3 %30,2 %2021202220232024Source : Adjudica, données SEAO via Données Québec, méthode par OCID unique

Un appel d'offres sert à comparer plusieurs soumissions conformes, selon les règles prévues aux documents d'appel d'offres : prix, qualité, ou combinaison des deux selon le type de contrat. Quand une seule entreprise répond, cette comparaison n'a pas lieu. L'avis a été publié et le marché ouvert aux soumissionnaires potentiels, mais la concurrence observée au dépôt des soumissions se limite à une offre.

2. Ce n'est pas le gré à gré, c'est autre chose

Il faut distinguer deux phénomènes.

Le premier, c'est le gré à gré : l'organisme attribue directement un contrat, sans appel d'offres. Nous l'avons documenté dans notre analyse du gré à gré, et il concerne environ 6 marchés publics sur 10 au Québec. La concurrence y est écartée en amont, par décision.

Le second, celui de cet article, est plus discret. Ici, l'organisme a bel et bien lancé un appel d'offres ouvert. Il a accepté la mise en concurrence. Et c'est le marché qui n'a pas répondu : une seule entreprise a soumissionné.

Pour vérifier qu'on mesure bien ce second phénomène, nous avons isolé les seuls appels d'offres concurrentiels. Du côté des attributions directes, environ 97 % n'ont par définition qu'un « soumissionnaire », l'entreprise choisie. Du côté des appels d'offres concurrentiels, le taux tombe à 31,2 %. L'écart confirme qu'on mesure les marchés où la concurrence ne se matérialise pas au dépôt des soumissions, et non les attributions directes.

3. Où la concurrence manque le plus : par type de marché

Le taux de soumissionnaire unique varie fortement selon ce qui est acheté.

Type de marchéAppels d'offres à un seul soumissionnaire
Biens (matériel, équipement, fournitures)42,4 %
Services35,3 %
Travaux de construction17,7 %
Un seul soumissionnaire : la part par type de marchéDiagramme à barres montrant la part d'appels d'offres concurrentiels à un seul soumissionnaire par type : biens 42,4 %, services 35,3 %, travaux de construction 17,7 %. Moyenne tous types : 31,2 %.Un seul soumissionnaire : la part par type de marchéAppels d'offres concurrentiels, Québec 2021-2024Biens42,4 %Services35,3 %Travaux (construction)17,7 %moyenne 31,2 %Source : Adjudica, données SEAO via Données Québec, méthode par OCID unique

L'achat de biens est le plus touché : plus de deux appels d'offres sur cinq pour du matériel ne ramènent qu'une offre. Les services suivent, à un peu plus d'un sur trois. La construction reste nettement concurrentielle : moins d'un appel d'offres sur cinq attire un soumissionnaire unique.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces écarts : spécialisation des produits, nombre limité de distributeurs dans une région, exigences de compatibilité avec un équipement existant, calendrier de réponse, ou structure du marché fournisseur. En construction, le bassin d'entrepreneurs capables de répondre à un même chantier est souvent plus large, mais cela varie selon les régions et les spécialités. Les pourcentages décrivent un résultat ; ils ne démontrent pas, à eux seuls, la cause.

4. Les donneurs d'ouvrage où un seul soumissionnaire est fréquent

Avant le tableau, une mise en garde nécessaire. Ces taux ne permettent pas d'attribuer une cause à un organisme. Ils ne démontrent ni favoritisme, ni collusion, ni irrégularité. Ils indiquent seulement la part des appels d'offres concurrentiels pour lesquels une seule soumission a été déclarée dans les données analysées. Les causes possibles sont multiples : spécialisation du besoin, région, délais, exigences techniques, structure du marché fournisseur.

Cela posé, voici les donneurs d'ouvrage où le phénomène est le plus fréquent sur 2021-2024 (au moins 200 appels d'offres concurrentiels).

Donneur d'ouvrageSoumissionnaire uniqueNb d'appels d'offres
Ministère de la Justice80,0 %360
Université de Sherbrooke79,2 %713
Hydro-Québec64,3 %501
Un CIUSSS (santé)62,7 %466
Université du Québec à Trois-Rivières58,8 %311
Université McGill52,2 %763
Ministère des Transports (toutes directions)40,0 %6 886
Où un seul soumissionnaire est le plus fréquentDiagramme à barres horizontales par donneur d'ouvrage : ministère de la Justice 80 % (360 marchés), Université de Sherbrooke 79,2 % (713), Hydro-Québec 64,3 % (501), un CIUSSS 62,7 % (466), UQTR 58,8 % (311), Université McGill 52,2 % (763), ministère des Transports 40 % (6 886 marchés, le plus gros acheteur).Où un seul soumissionnaire est le plus fréquentAppels d'offres concurrentiels par donneur d'ouvrage, 2021-2024 (min. 200 marchés)Ministère de la Justice80,0 % (360 marchés)Université de Sherbrooke79,2 % (713 marchés)Hydro-Québec64,3 % (501 marchés)Un CIUSSS (santé)62,7 % (466 marchés)U. du Québec à Trois-Rivières58,8 % (311 marchés)Université McGill52,2 % (763 marchés)Ministère des Transports40,0 % (6 886 marchés, le plus gros acheteur)Source : Adjudica, données SEAO via Données Québec, méthode par OCID unique, entités consolidées

En nombre d'appels d'offres, le ministère des Transports est de loin le plus important donneur d'ouvrage de notre corpus, avec près de 6 900 appels d'offres concurrentiels. Deux sur cinq n'ont reçu qu'une soumission. À cette échelle, le phénomène est récurrent et mérite d'être suivi, sans que ce taux permette à lui seul d'en établir la cause.

À l'inverse, les grandes villes affichent des taux plus faibles : Montréal 19 %, Québec 20 %, Laval 22 %. Leurs marchés, souvent de la construction et des biens standardisés, attirent davantage de soumissionnaires.

Une précision de méthode, parce qu'elle compte. Un même organisme apparaît souvent au SEAO sous plusieurs noms et identifiants : le ministère des Transports, par exemple, est réparti entre directions et entités comme le CGER. Nous avons regroupé ces entités sous leur organisme réel avant de calculer. À noter aussi qu'Hydro-Québec relève d'un régime contractuel distinct, comme entreprise du gouvernement (article 7 de la LCOP), tout en publiant ses avis au SEAO.

5. Pourquoi un seul soumissionnaire se présente

Un appel d'offres à un seul soumissionnaire n'est pas, en soi, une irrégularité. La loi prévoit d'ailleurs l'hypothèse d'une seule soumission conforme. Plusieurs raisons parfaitement légitimes l'expliquent :

  • Le besoin est très spécialisé et peu d'entreprises peuvent y répondre.
  • Le marché est en région éloignée, loin des fournisseurs.
  • Les délais de réponse sont courts et découragent les soumissionnaires occasionnels.
  • Les exigences techniques, de compatibilité ou de continuité avec un équipement existant réduisent le bassin de fournisseurs.

Mais à 31 % en moyenne, le phénomène dépasse les cas particuliers. Un appel d'offres qui ne reçoit qu'une offre exerce moins de pression concurrentielle visible qu'un appel d'offres qui en reçoit plusieurs. L'effet sur le prix payé, lui, ne se déduit pas du seul nombre de soumissions : il s'évalue marché par marché, ce que nos données ne permettent pas de faire. Nous présentons un constat, pas un jugement sur un organisme.

6. Ce qu'en disent l'AMP et le Vérificateur général

Les surveillants des marchés publics font un constat voisin, par un autre chemin.

Dans son Rapport annuel d'activités 2024-2025, l'Autorité des marchés publics (AMP) observe une hausse des contrats de gré à gré, tant chez les organismes publics que municipaux, et avertit que cette prépondérance diminue progressivement la concurrence dans les marchés publics. L'AMP a analysé plus de 1 000 contrats de gré à gré et relevé environ 9 % de cas non conformes.

De son côté, le Vérificateur général du Québec, dans son tome de novembre 2024 consacré aux acquisitions regroupées gouvernementales, pointe une participation parfois faible et un recours au gré à gré lié à une planification insuffisante des besoins. Son message rejoint le nôtre : avant de conclure de gré à gré ou de se satisfaire d'une seule offre, il faut se demander pourquoi la concurrence ne vient pas.

Notre analyse complète ce portrait. L'AMP et le Vérificateur général regardent surtout l'amont : la planification des besoins et la rédaction des devis. Nos chiffres montrent le résultat, en aval. Même quand l'appel d'offres est lancé en bonne et due forme, la concurrence ne se matérialise pas dans près d'un cas sur trois.

7. Ce que ça change pour votre PME

Soyons clairs : ces chiffres ne veulent pas dire « foncez sur les marchés à un seul soumissionnaire ». Ce serait un mauvais conseil.

Un marché qui n'attire qu'une offre depuis des années est souvent un marché verrouillé. Le besoin est écrit autour d'un fournisseur en place, les exigences (expérience antérieure avec l'organisme, cautionnement élevé, références précises) sont calibrées pour lui, et une nouvelle PME a peu de chances de l'emporter, même seule au dépôt. Or préparer une soumission publique coûte cher en temps et en conformité. Se lancer sur un marché qui semble facile mais qui est en réalité réservé, c'est de l'argent perdu.

La bonne lecture est plus fine. Là où la concurrence est mince, deux situations coexistent : le marché verrouillé, à éviter, et le marché simplement délaissé, où une PME compétente peut percer. Voici comment les distinguer.

  1. Regardez l'historique. Sur le SEAO, vérifiez qui a gagné les trois à cinq derniers contrats similaires. Toujours la même entreprise, à des prix qui montent ? Probable terrain réservé. Des gagnants variés, ou un besoin récent ? Marché ouvrable. Notre guide sur l'analyse de la concurrence avant de soumissionner détaille la méthode.
  2. Partez de votre avantage réel. Ciblez les marchés où vous avez un atout concret (proximité, spécialité, capacité technique) et où l'historique montre deux à quatre soumissionnaires, plutôt que zéro ou un seul depuis toujours.
  3. Testez le devis avant d'investir. Servez-vous des questions pré-soumission pour vérifier si une exigence est inutilement restrictive. Une réponse fermée vous évite de gaspiller des heures.
  4. Commencez par le municipal. Les grandes villes sont plus concurrentielles, mais souvent plus accessibles pour bâtir un premier historique de contrats publics, avant de viser les marchés ministériels.
  5. Soignez la conformité. Seule ou non, une soumission non conforme est rejetée, et l'organisme n'est jamais tenu d'adjuger. La conformité administrative reste déterminante.

Action immédiate Choisissez une catégorie où vous êtes vraiment bons. Sur le SEAO, repérez trois appels d'offres ouverts qui y correspondent, puis examinez l'historique des contrats similaires : combien de soumissionnaires, quels gagnants, quelle évolution des prix. Vous saurez lesquels valent une soumission, et lesquels sont des terrains réservés à éviter.

8. Comment lire ces chiffres (méthode)

Quelques précisions, parce que la rigueur fait la valeur d'une analyse.

D'abord, nous comptons par marché, pas par ligne. Le SEAO publie ses données en JSON, dans un format inspiré de la norme Open Contracting Data Standard, via Données Québec. Un même appel d'offres y génère plusieurs lignes (avis, addenda, ouverture, attribution). Nous ramenons chaque marché à son identifiant unique, l'OCID, avant de calculer.

Ensuite, nous ne gardons que les appels d'offres concurrentiels, en écartant les attributions directes (gré à gré), qui n'ont par nature qu'un fournisseur. Et nous consolidons les donneurs d'ouvrage par organisme avant tout classement.

Trois limites à garder en tête. D'abord, un biais de sélection : les appels d'offres qui ne reçoivent aucune soumission n'entrent pas dans ce calcul (ils sont souvent repris ensuite en gré à gré). Le 31,2 % porte donc sur les appels d'offres ayant reçu au moins une offre. Ensuite, le nombre de soumissionnaires est une donnée déclarative au SEAO, qui ne distingue pas toujours les consortiums ni les soumissions retirées. Enfin, nos chiffres mesurent la concurrence observée, pas le prix payé ni la qualité d'exécution. Les chiffres ont été recoupés de façon indépendante sur le flux brut, qui donne le même ordre de grandeur.

Pour aller plus loin

Sources

  • Données Québec, jeu de données SEAO, fichier JSON inspiré de la norme Open Contracting Data Standard, disponible à partir de mars 2021. Corpus analysé : marchés 2021-2024.
  • Analyse Adjudica : 83 348 appels d'offres concurrentiels comptés par OCID unique ; taux de soumissionnaire unique calculé sur le nombre de soumissionnaires déclaré au SEAO.
  • Autorité des marchés publics, Rapport annuel d'activités 2024-2025.
  • Vérificateur général du Québec, tome de novembre 2024, chapitre sur les acquisitions regroupées gouvernementales.
  • Loi sur les contrats des organismes publics (LCOP, RLRQ, c. C-65.1).

Annexe méthodologique. Périmètre : marchés inscrits au SEAO entre 2021 et 2024 (le format ouvert débute en 2021), lancés selon une procédure de mise en concurrence, avec nombre de soumissionnaires déclaré. Unité de comptage : OCID unique. Consolidation des donneurs d'ouvrage par organisme (normalisation des noms, regroupement des entités d'un même ministère). Taux de soumissionnaire unique : part des marchés dont le nombre de soumissionnaires déclaré est égal à 1. Limites : biais de sélection (les marchés sans aucune soumission sont exclus), donnée déclarative, absence de mesure du prix payé. Stabilité interannuelle et recoupement indépendant sur le flux brut effectués avant publication.

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