L'essentiel en 30 secondes
- →Sur 158 268 marchés publics inscrits au SEAO entre 2021 et 2023, 60,6 % ont été attribués sans appel d'offres (gré à gré ou achat direct) ; 58,3 % en gré à gré strict. En incluant les appels d'offres sur invitation, environ 70 % ne proviennent pas d'un appel d'offres public ouvert.
- →La proportion est stable depuis 2022, pas un effondrement de la concurrence, mais un trait structurel persistant des marchés publics québécois.
- →Le phénomène se concentre dans 4 mécanismes : achats sous les seuils, droits exclusifs et continuité technologique, grands contrats autorisés par décret, et achats d'urgence (COVID).
Analyse Adjudica, 2026-05-25, corpus complet 2021-2023, méthode par OCID unique.
Sur les 158 268 marchés publics inscrits au SEAO entre janvier 2021 et décembre 2023, 60,6 % ont été attribués sans appel d'offres, c'est-à-dire de gré à gré (58,3 %), par achat mandaté ou regroupement (2,3 %), ou via des modes marginaux, sans aucune mise en concurrence formelle. À cela s'ajoutent près de 10 % de marchés attribués à la suite d'un appel d'offres sur invitation (mise en concurrence restreinte, sans avis public ouvert) : en les incluant, la part des marchés non issus d'un appel d'offres public ouvert atteint environ 70 %. La proportion de 60,6 % est restée stable autour de 60 % depuis 2022. Analyse Adjudica basée sur les données ouvertes du SEAO (format OCDS), avec vérifications au Registre des entreprises du Québec pour les passages nominatifs.
TL;DR en 30 secondes
- 158 268 marchés publics au SEAO 2021-2023, 104 G$ adjugés au total
- 60,6 % attribués sans appel d'offres (gré à gré ou achat direct) en nombre, 33,4 % en valeur, environ 70 % si l'on inclut les appels d'offres sur invitation
- Plateau depuis 2022 : 57,6 % (2021) → 61,3 % (2022) → 62,3 % (2023). Pas un effondrement, mais un trait structurel
- 6 catégories sectorielles où plus de 75 % des marchés sont attribués en gré à gré strict (santé, formation, papier, équipement médical, soutien admin, TI)
- 4 mécanismes expliquent l'essentiel : achats sous les seuils, droits exclusifs et continuité technologique, grands contrats autorisés par décret, achats d'urgence (COVID)
- Action immédiate pour les PME : identifier sa catégorie SAGIR et adapter sa stratégie aux marchés attribués hors appel d'offres
Pour qui cet article Pour les PME qui répondent (ou veulent répondre) à des appels d'offres publics au Québec et qui se demandent pourquoi tant de contrats leur passent sous le nez. Pour les dirigeants qui veulent comprendre comment le marché public fonctionne réellement, au-delà de ce que SEAO laisse voir.
Sommaire
- La méthodologie, pourquoi 1 marché ≠ 1 ligne SEAO
- Le constat brut en chiffres
- Pourquoi le gré à gré existe : ce que dit la loi
- Les 4 mécanismes qui expliquent l'essentiel
- Les catégories où le gré à gré strict domine
- Qui sont les bénéficiaires : top 10 fournisseurs
- La tendance, un plateau, pas un effondrement
- Ce que ça change pour votre stratégie commerciale
1. La méthodologie : pourquoi 1 marché ≠ 1 ligne SEAO
Avant les chiffres, une précision méthodologique critique. Le SEAO publie ses données au format OCDS (Open Contracting Data Standard) via Données Québec. Dans ce format, un même marché public peut générer plusieurs lignes : avis initial, addenda, soumissions, attribution, modifications, dépenses supplémentaires. Compter chaque ligne comme un marché distinct est trompeur, et l'effet n'est pas symétrique entre les modes.
Mesurée sur notre corpus 2021-2023 :
- Un marché compétitif (appel d'offres ouvert) génère en moyenne 44 lignes dans le flux OCDS.
- Un marché en gré à gré strict génère en moyenne 1,5 ligne.
Raison structurelle : un appel d'offres publie de multiples événements (avis, addenda, ouvertures, attribution, etc.), alors qu'un gré à gré ne publie qu'une fois post-attribution. Compter au brut sous-estime mécaniquement la part du gré à gré.
Notre analyse compte par processus de passation, identifié par l'OCID (Open Contracting Identifier), un marché = un processus, et non une ligne brute du flux OCDS. C'est la méthode la plus juste pour comparer les modes d'attribution. Tous les chiffres de cet article suivent cette règle. Pour les puristes, l'écart entre les deux méthodes pour la période 2021-2023 est documenté en annexe.
2. Le constat brut en chiffres
Entre le 1er janvier 2021 et le 31 décembre 2023, 158 268 marchés publics uniques ont été inscrits au SEAO avec un montant adjugé supérieur à zéro. Le total cumulé : 104 milliards de dollars adjugés par près de 1 700 organismes publics à plus de 40 000 fournisseurs distincts (valeur contractuelle publiée, et non paiements effectués).
Répartition par mode (catégories mutuellement exclusives) :
| Mode | Nb de marchés | % en nombre | Valeur (G$) | % en valeur |
|---|---|---|---|---|
| Appel d'offres public ouvert (avis publié à tous) | 44 685 | 28,2 % | 66,9 | 64,3 % |
| Avis sur invitation (avis restreint publié au SEAO) | 2 187 | 1,4 % | 0,2 | 0,2 % |
| Contrat de gré à gré (strict) | 92 241 | 58,3 % | 25,2 | 24,2 % |
| Contrat à la suite d'un appel d'offres sur invitation | 15 441 | 9,8 % | 0,9 | 0,8 % |
| Achat mandaté ou regroupement d'organismes | 3 566 | 2,3 % | 9,6 | 9,2 % |
| Autres (infra transport, AO public non publié au SEAO) | 148 | 0,1 % | 1,3 | 1,2 % |
| Total | 158 268 | 100 % | 104,0 | 100 % |
Notre statistique-clé, le 60,6 %, regroupe les marchés attribués sans aucun appel d'offres : le gré à gré strict (58,3 %), les achats mandatés et regroupements (2,3 %) et quelques modes marginaux, soit 95 864 marchés. Ce chiffre exclut les 15 441 contrats (9,8 %) attribués à la suite d'un appel d'offres sur invitation : ceux-là supposent une mise en concurrence, mais restreinte à des fournisseurs invités directement, sans avis public ouvert à tous. En les ajoutant au gré à gré, la part des marchés non issus d'un appel d'offres public ouvert atteint environ 70 %. Nous retenons le 60,6 % comme statistique principale parce qu'il isole les marchés sans aucune forme de concurrence formelle.
TL;DR : 95 864 marchés sur 158 268 (60,6 %) ont été attribués sans aucun appel d'offres : gré à gré strict (58,3 %), achats mandatés (2,3 %), modes marginaux. Les contrats à la suite d'un appel d'offres sur invitation (9,8 %) forment une catégorie distincte (concurrence restreinte, sans avis public) : en les ajoutant, environ 70 % des marchés ne proviennent pas d'un appel d'offres public ouvert à tous.
Le contraste de proportions entre nombre et valeur est révélateur :
| Métrique | Avec appel d'offres (public ou sur invitation) | Sans appel d'offres (gré à gré, achat direct) |
|---|---|---|
| Nombre de marchés | 62 404 (39,4 %) | 95 864 (60,6 %) |
| Valeur totale | 69,2 G$ (66,6 %) | 34,7 G$ (33,4 %) |
Autrement dit : les marchés sans appel d'offres sont plus nombreux mais plus petits. La médiane d'un contrat en gré à gré strict est de 50 000 $, contre 170 000 $ pour un contrat compétitif. Mais cette moyenne masque des extrêmes : quelques mégaprojets dépassent le milliard de dollars (voir section 6).
3. Pourquoi le gré à gré existe : ce que dit la loi
Le gré à gré n'est pas illégal. Il est cadré.
La Loi sur les contrats des organismes publics (LCOP) pose la règle générale à son article 10 : les organismes publics visés doivent recourir à l'appel d'offres public pour les contrats d'approvisionnement, de services ou de travaux de construction dont la dépense atteint ou dépasse le seuil minimal prévu par les accords intergouvernementaux applicables, ainsi que pour tout contrat de partenariat.
L'article 13 LCOP prévoit ensuite les cinq catégories d'exception où un contrat qui atteint ce seuil peut quand même être conclu de gré à gré :
- Urgence : situation où la sécurité des personnes ou des biens est en cause.
- Seul contractant possible : en raison d'une garantie, d'un droit de propriété ou d'un droit exclusif (droit d'auteur, brevet, licence exclusive), ou en raison de la valeur artistique, patrimoniale ou muséologique du bien ou du service.
- Confidentialité ou information protégée : lorsqu'un appel d'offres public risquerait de compromettre la nature de l'information ou de nuire à l'intérêt public.
- Intérêt public : lorsque l'organisme démontre qu'un appel d'offres public ne servirait pas l'intérêt public. Dans ce cas, un avis d'intention doit être publié au SEAO au moins 15 jours avant la conclusion du contrat (art. 13.1 LCOP), avec le mécanisme de réponse aux entreprises intéressées prévu à l'article 13.2 LCOP.
- Autres cas déterminés par règlement : incluant des situations spécifiques prévues dans les règlements sectoriels (R&D, services juridiques, contrats à l'étranger, certains contrats TI, etc.).
Les recours aux paragraphes 2 à 4 doivent être autorisés par le dirigeant de l'organisme, qui en informe le Conseil du trésor annuellement.
Quatre règlements précisent les conditions par type de contrat :
- RCA : Règlement sur certains contrats d'approvisionnement des organismes publics (RLRQ, c. C-65.1, r. 2)
- RCS : Règlement sur certains contrats de services des organismes publics (RLRQ, c. C-65.1, r. 4)
- RCTC : Règlement sur les contrats de travaux de construction des organismes publics (RLRQ, c. C-65.1, r. 5)
- RCTI : Règlement sur les contrats des organismes publics en matière de technologies de l'information (RLRQ, c. C-65.1, r. 5.1)
Important, les régimes ne sont pas uniformes. Les 1 600 organismes du corpus relèvent de régimes juridiques différents. Les ministères, organismes budgétaires, réseaux de la santé, de l'éducation et de l'enseignement supérieur relèvent de la LCOP. Les municipalités et leurs organismes paramunicipaux relèvent désormais principalement de la Loi sur les contrats des organismes municipaux (LCOM), entrée en vigueur le 1er avril 2026, qui regroupe et restructure les règles auparavant dispersées dans la Loi sur les cités et villes et le Code municipal. Les sociétés d'État et les entreprises du gouvernement ont leurs propres politiques contractuelles.
L'Autorité des marchés publics (AMP) a été instituée par la Loi sur l'Autorité des marchés publics adoptée en 2017, mais ses pouvoirs de surveillance sont entrés en vigueur le 25 janvier 2019 pour les pouvoirs initiaux et le 25 mai 2019 pour la grande majorité de ses responsabilités. L'AMP examine les processus d'adjudication et d'attribution, l'exécution de contrats, fait de la veille, vérifie l'application de la loi, enquête et peut rendre des ordonnances ou recommandations. Elle peut notamment ordonner de ne pas donner suite à une intention de conclure de gré à gré lorsqu'un plaignant démontre être en mesure de réaliser le contrat.
4. Les 4 mécanismes qui expliquent l'essentiel
Quand on regarde nos 95 864 marchés attribués sans appel d'offres 2021-2023 et qu'on les croise avec les données nominatives, quatre mécanismes structurels se détachent. Ils ne sont pas des règles juridiques au sens strict, ce sont des regroupements analytiques utiles pour comprendre ce que cache la catégorie « gré à gré » dans les données SEAO.
Mécanisme 1 : Les achats sous les seuils d'appel d'offres public
De loin le plus volumineux. Les organismes publics peuvent attribuer un contrat directement lorsque sa valeur est inférieure aux seuils prévus par les accords de libéralisation des marchés. Au 1er janvier 2026, plusieurs seuils usuels d'appel d'offres public se situent à 139 000 $ (notamment de nombreux contrats de services et les organismes municipaux), tandis que le seuil pour les biens des ministères et organismes de l'Administration gouvernementale est de 34 700 $. Les seuils applicables varient toutefois selon le type d'organisme, le type de contrat et l'accord de libéralisation applicable, en construction, le tableau du SCT distingue plusieurs paliers. Sous ces seuils, le gré à gré est permis, mais pas obligatoire ni automatique : l'organisme peut aussi procéder par appel d'offres, dans le respect des principes énoncés à l'article 2 de la LCOP (transparence, traitement intègre et équitable des concurrents, bonne utilisation des fonds publics), dont l'article 14 encadre la prise en compte pour les contrats sous le seuil. Une médiane de gré à gré à 50 000 $ confirme que c'est ici que se concentre l'essentiel du volume.
Mécanisme 2 : Les droits exclusifs et la continuité technologique
Quand un système, un logiciel, un brevet ou une expertise est déjà en place, le renouvellement de la licence, l'extension de garantie ou la maintenance se fait avec le même fournisseur. Notre top 10 fournisseurs gré à gré contient plusieurs cas où la justification se rattache à des droits exclusifs ou à une continuité technologique documentée : Logibec (système de gestion hospitalière, 771 M$ sur 639 contrats), Microsoft Canada (licences et services, 700 M$ sur 219 contrats), Oracle Canada (205 M$ sur 310 contrats), Cardinal Health Canada (équipement médical, 239 M$). La qualification juridique exacte (art. 13(2) LCOP, seul contractant possible en raison d'un droit exclusif, d'une garantie ou d'un droit de propriété) doit être vérifiée contrat par contrat ; on ne conclut pas à un droit exclusif ou à un fournisseur unique pour chaque contrat sans accès au dossier contractuel.
Mécanisme 3 : Les grands contrats autorisés par décret gouvernemental
Une partie du « gré à gré » SEAO de très forte valeur correspond à de grands projets d'infrastructure dont le contrat est autorisé de gré à gré par décret du gouvernement. L'article 25 de la LCOP permet au gouvernement d'autoriser un organisme à conclure un contrat selon des conditions différentes de celles prévues par la loi, y compris de gré à gré, lorsqu'il le juge approprié. Ces dossiers passent souvent par une phase de qualification en amont, mais l'attribution du contrat final est formellement autorisée hors appel d'offres.
Le plus gros contrat unique de notre période, 1,65 G$ attribué en 2022 par la Société québécoise des infrastructures (SQI) à l'entité 9453-0748 Québec inc. pour le nouvel hôpital de Vaudreuil-Soulanges, entre dans cette catégorie. Le décret 1275-2022 (29 juin 2022) a autorisé la SQI à conclure ce contrat de travaux de construction de gré à gré, selon le mode conception-construction-financement. Le projet (un investissement de l'ordre de 2,6 G$) a fait l'objet d'une phase de qualification, et sa construction est publiquement associée à l'entrepreneur Pomerleau. La qualification précise de l'entité 9453-0748 Québec inc. et l'étendue exacte du contrat se lisent à la lumière du décret et des données SEAO. À retenir : un « gré à gré » de cette ampleur n'est pas une attribution opaque, mais un contrat dont le mode de réalisation a été expressément autorisé par le gouvernement.
Mécanisme 4 : Les achats d'urgence (COVID-19)
La fenêtre 2021-2023 chevauche les phases finales de la pandémie. Pour assurer l'acquisition immédiate d'équipements de protection, de vaccins et de services logistiques, le gouvernement a émis des décrets autorisant les organismes publics, particulièrement le MSSS et le Centre d'acquisitions gouvernementales, à invoquer l'exception d'urgence (art. 13(1) LCOP). Plusieurs gros contrats de notre période relèvent de l'approvisionnement sanitaire : environ 437 M$ à Investissements Gest-E Inc. (fournisseur d'approvisionnement sanitaire en contexte COVID selon les données SEAO), et environ 333 M$ à AMD Medicom (approvisionnement en masques médicaux, contrat de gré à gré annoncé par le gouvernement). Un contrat d'environ 436 M$ à Instrumentation Laboratory Canada concerne de l'équipement médical de diagnostic ; faute de justification contractuelle explicite au SEAO, nous ne le classons pas comme achat d'urgence COVID. Le contexte général d'approvisionnement d'urgence est documenté par le rapport du Vérificateur général du Québec de mai 2022 sur les EPI pendant la pandémie. Nous classons comme achats d'urgence les seuls contrats clairement rattachés à l'urgence sanitaire, sans nous prononcer sur la conformité ou l'opportunité de chaque attribution individuelle.
5. Les catégories où le gré à gré strict domine
Tous les secteurs ne sont pas égaux face à la concurrence formelle. Sur les catégories SAGIR (la classification budgétaire utilisée par le SCT) avec au moins 500 marchés sur 2021-2023, voici les 6 catégories où plus de 75 % des marchés ont été attribués en gré à gré strict :
| Catégorie SAGIR | Nb marchés | % gré à gré strict |
|---|---|---|
| S7 : Services de santé et services sociaux | 5 816 | 91,7 % |
| S16 : Services pédagogiques et formation | 1 484 | 91,4 % |
| G26 : Publications, formulaires et articles en papier | 940 | 87,3 % |
| G21 : Fournitures et équipement médicaux et produits pharmaceutiques | 7 817 | 87,0 % |
| S13 : Services de soutien professionnel et administratif | 8 564 | 84,8 % |
| S4 : Traitement de l'information et services de TI | 9 255 | 75,2 % |
Ces concentrations sectorielles ne sont pas le signe d'un dysfonctionnement systémique. Plusieurs explications structurelles s'additionnent.
Santé et équipement médical : plusieurs contrats peuvent s'expliquer par des droits exclusifs, des homologations, des contraintes de compatibilité ou des besoins cliniques spécifiques. Médicaments sous brevet, dispositifs d'imagerie, équipements de diagnostic propriétaires, la mise en concurrence est souvent limitée quand une seule entreprise détient les droits sur le produit requis. La justification juridique exacte reste à vérifier contrat par contrat.
TI et services de l'information : effet de verrouillage technologique (« vendor lock-in »). Les organismes publics utilisant des progiciels de gestion intégrés ou des environnements infonuagiques fermés doivent renouveler maintenance, licences et formation auprès de l'éditeur. C'est juridiquement défendable au cas par cas (art. 13(2) LCOP), mais structurellement, ça réduit la zone de concurrence ouverte.
Soutien admin, formation, papier : effet de seuil. Ces catégories génèrent un volume immense de petites transactions décentralisées dans l'ensemble du gouvernement, sous les seuils d'AO public obligatoire. Le pourcentage gonfle mécaniquement parce que ces catégories incluent beaucoup de micro-achats.
Services financiers : volume restreint d'acteurs spécialisés (actuariat, gestion d'actifs spécifiques, terminaux de données financières), justifications d'expertise exclusive fréquentes.
Présenter ces concentrations comme un scandale serait incorrect. Mais les présenter comme normales sans précision serait aussi trompeur. Pour une PME qui veut accéder à ces marchés, le bon angle d'attaque est rarement la soumission à un appel d'offres public : c'est plutôt la qualification préalable, l'homologation, ou le positionnement comme fournisseur capable de couvrir un besoin récurrent sous les seuils.
Ces écarts entre secteurs ne sont pas anecdotiques : ils déterminent la stratégie d'une PME. Nous détaillons, secteur par secteur, où le gré à gré domine et comment s'y positionner dans notre analyse dédiée : les secteurs publics les plus fermés au gré à gré.
6. Qui sont les bénéficiaires : top 10 fournisseurs
Les 10 plus gros fournisseurs en gré à gré strict 2021-2023, par valeur cumulée :
| # | Fournisseur | Nb marchés | Valeur (M$) | Profil dominant |
|---|---|---|---|---|
| 1 | 9453-0748 Québec inc. | 1 | 1 652 | Contrat autorisé de gré à gré par décret, hôpital Vaudreuil-Soulanges (SQI) |
| 2 | Logibec inc. | 639 | 771 | Système hospitalier propriétaire |
| 3 | Microsoft Canada inc. | 219 | 700 | Licences et services TI |
| 4 | Investissements Gest-E inc. | 2 | 437 | Approvisionnement sanitaire (contexte COVID) |
| 5 | Instrumentation Laboratory (Canada) Ltd. | 8 | 436 | Équipement médical de diagnostic |
| 6 | AMD Medicom inc. | 2 | 333 | Approvisionnement sanitaire (contexte COVID) |
| 7 | La Capitale assureur de l'administration publique | 6 | 276 | Assureur public spécialisé |
| 8 | Cardinal Health Canada inc. | 233 | 239 | Distribution médicale |
| 9 | Telus Communications inc. | 93 | 211 | Services de télécommunication |
| 10 | Oracle Canada ULC | 310 | 205 | Licences et services TI (verrouillage technologique) |
Lecture de cette liste. Elle ne désigne pas des « gagnants douteux ». Elle révèle plutôt comment se compose la dépense publique attribuée sans appel d'offres : un mégaprojet d'infrastructure autorisé par décret en tête, des fournisseurs technologiques liés à des systèmes en place, des distributeurs médicaux dans un secteur où l'éligibilité dépend souvent d'une homologation préalable, et des contrats sanitaires concentrés sur quelques fournisseurs durant les phases d'urgence pandémique (2021-2022). L'article ne se prononce pas sur la conformité, la nécessité ou l'opportunité de chaque attribution individuelle.
7. La tendance : un plateau, pas un effondrement
Une question naturelle : la part du gré à gré progresse-t-elle au fil du temps ? Sur 2021-2023, oui, mais modérément.
| Année | Marchés | % sans appel d'offres | % gré à gré strict | % en valeur |
|---|---|---|---|---|
| 2021 | 47 984 | 57,6 % | 54,7 % | 34,9 % |
| 2022 | 53 256 | 61,3 % | 59,4 % | 33,9 % |
| 2023 | 57 028 | 62,3 % | 60,3 % | 31,9 % |
Le pattern est un plateau atteint en 2022, pas un effondrement subit. La hausse principale (2021 → 2022) coïncide avec le maintien des achats d'urgence en sortie de pandémie et l'ajustement des seuils d'application des accords de libéralisation au 1er janvier 2022. La progression 2022 → 2023 (1 point) est dans la fourchette de variation naturelle.
Note méthodologique importante : un travail d'enquête data précédent (mai 2024) sur un corpus partiel suggérait un « bond » à 61 % en 2023 versus 38 % en 2021. Ce premier calcul était biaisé par une couverture incomplète des fichiers SEAO de 2021 dans le corpus de l'époque (10 309 contrats versus 67 826 dans le corpus actuel après backfill complet via Données Québec). Avec un corpus 2021 complet, le « bond » disparaît : 2021 était déjà à 57,6 %.
En valeur, la part sans appel d'offres est stable autour de 33 % sur les trois années. Autrement dit : la grande majorité de l'argent public continue de passer par des appels d'offres ; ce sont surtout les petits et moyens contrats qui sont attribués directement.
8. Ce que ça change pour votre stratégie commerciale
Si vous êtes une PME québécoise qui regarde ces chiffres, trois enseignements opérationnels.
1. Repérez votre catégorie SAGIR, c'est la première chose à faire. Si votre activité tombe dans S7, S16, G21, G26, S13, S4 ou S3 (architecture/ingénierie liées à la construction), 60 à 90 % du marché de votre catégorie est attribué hors appel d'offres ouvert. Concentrer toute votre stratégie sur la veille SEAO « avis du jour » vous fait passer à côté du gros du marché. Mieux vaut investir dans le Répertoire des fournisseurs du SEAO, dans les inscriptions aux homologations sectorielles, et dans le développement direct auprès des acheteurs publics de votre région, dans le respect des règles de lobbyisme et d'éthique applicables aux communications avec les organismes publics, voir notre guide complet du SEAO et Contrats de gré à gré au Québec pour les seuils précis.
2. Le gré à gré sous-seuil est la principale porte d'entrée pour une PME qui démarre. Médiane de 50 000 $, processus simplifié, exigences d'expérience souvent moindres qu'un AO public. Voir Peut-on soumissionner sans expérience ?.
3. Pour les contrats d'« intérêt public » au-dessus du seuil, surveillez les avis d'intention publiés au SEAO. Quand un organisme veut conclure un gré à gré au-dessus du seuil en invoquant l'article 13 al. 1 (4) LCOP, il doit publier un avis d'intention 15 jours à l'avance. C'est votre fenêtre pour démontrer que vous pouvez livrer le contrat. Si vous le faites sérieusement, l'AMP peut ordonner à l'organisme de ne pas conclure le gré à gré.
Annexe méthodologique
Source des données : Données Québec, jeu de données SEAO au format Open Contracting Data Standard (OCDS), accès libre. Le format OCDS du SEAO débute en mars 2021 ; le corpus 2021-2023 s'appuie sur les données SEAO ouvertes disponibles pour l'ensemble de la période.
Période couverte : 1er janvier 2021 → 31 décembre 2023 (3 années civiles complètes).
Filtre appliqué : adjudications avec amount > 0 et déduplication par (ocid, awardid) pour éliminer les doublons techniques.
Unité de comptage : le processus de passation, identifié par son OCID. Lorsqu'un même OCID porte plusieurs attributions (awards), elles sont dédupliquées par (ocid, awardid) pour éliminer les doublons techniques, puis ramenées au marché. Un marché public correspond ainsi à un processus de passation, peu importe le nombre d'événements OCDS publiés à son sujet. Cette méthode est plus juste que le compte par event/release brut car elle évite la sur-représentation mécanique des marchés compétitifs (qui génèrent en moyenne 44 lignes vs 1,5 pour le gré à gré).
Classification compétitif / sans appel d'offres : repose sur le champ OCDS procurementMethodDetails. Sont classés comme « sans appel d'offres » dans nos chiffres : les contrats explicitement étiquetés « Contrat de gré à gré », « Contrat à la suite d'un appel d'offres sur invitation », « Contrat à la suite d'un achat mandaté ou d'un regroupement d'organismes ». Un contrat à la suite d'un appel d'offres sur invitation reste compétitif au sens où plusieurs fournisseurs sont mis en concurrence, il est inclus dans le « sans appel d'offres » dans nos chiffres parce qu'aucun avis n'est publié au SEAO comme amorce du marché.
Vérifications nominatives : pour les fournisseurs et acheteurs cités nommément (9453-0748 Québec inc. (contractant du nouvel hôpital de Vaudreuil-Soulanges autorisé par le décret 1275-2022), Investissements Gest-E Inc., AMD Medicom, Microsoft Canada, Logibec), nous avons consulté les fiches du Registre des entreprises du Québec (REQ) pour confirmer la raison sociale exacte, le NEQ, l'actionnaire majoritaire et l'activité déclarée. Les captures sont archivées au dossier de publication.
Limites de l'analyse :
- Le corpus ne capte pas les contrats publics sous le seuil de publication au SEAO (généralement 25 000 $ à 100 000 $ selon les régimes et types de contrats), qui sont nombreux mais représentent une fraction faible de la valeur totale.
- Certains grands contrats peuvent être autorisés de gré à gré par décret gouvernemental (art. 25 LCOP) ; leur inscription SEAO ne reflète pas toujours la phase de qualification en amont. Le top 10 fournisseurs en tient compte qualitativement.
- La période 2021-2023 inclut les phases finales de la pandémie de COVID-19, avec un usage élevé de l'exception d'urgence (art. 13(1) LCOP) particulièrement en 2021. Notre analyse traite ces contrats comme un mécanisme distinct, ce qui permet de les isoler dans la lecture des chiffres.
Reproduction : les scripts et le corpus utilisés sont disponibles dans le dépôt Adjudica (06-data-seao/seao-flywheel/). Pour toute question méthodologique ou demande d'extraction sur une période ou un secteur particulier, écrivez-nous.
Pour aller plus loin : Près d'un appel d'offres compétitif sur trois n'attire qu'un seul soumissionnaire, Contrats de gré à gré au Québec pour les seuils et mécanismes, le guide complet du SEAO, Peut-on soumissionner sans expérience ?, et 1 % des fournisseurs gagnent 29 % des contrats publics.
Sources
Données Québec, Système électronique d'appels d'offres (SEAO), format OCDS, corpus 2021-2023 ; LCOP (RLRQ, c. C-65.1) articles 10, 13, 13.1, 13.2, 14, 15, 17, 18-21 ; LCOM (RLRQ, c. C-65.01), en vigueur 1er avril 2026 ; Loi sur les cités et villes (RLRQ, c. C-19) article 573 ; Loi sur l'Autorité des marchés publics (RLRQ, c. A-33.2.1) articles 1, 21, 22, 26, 29 ; RCA (RLRQ, c. C-65.1, r. 2) ; RCS (r. 4) ; RCTC (r. 5) ; RCTI (r. 5.1) ; SCT, Info-marchés publics, bulletins janvier 2020, janvier 2022 et janvier 2026 ; SCT, Rapport statistiques sur les contrats des organismes publics 2023-2024 ; AMP, Rapport annuel d'activités 2023-2024 ; Vérificateur général du Québec, Rapport mai 2022, chapitre 4 (EPI pandémie) ; Registre des entreprises du Québec (REQ), consultations 2026-05-25 pour 9453-0748 Québec inc., Investissements Gest-E Inc., AMD Medicom Inc., Logibec Inc., Microsoft Canada Inc.